C’est fou les flashbacks que j’ai ces derniers temps. Et les questions que ceux-ci provoquent. Celui de ce matin a été provoqué par un commentaire entendu à la radio. Un humoriste de la relève, dont la particularité est d’avoir 40 ans (pour une relève, ça sort pas mal de l’ordinaire) parlait de comment tout a commencé pour lui, le concours qu’il a gagné dans sa région, et le fait qu’Yvon Deschamps était dans la salle ce soir-là, et que tout est parti de là. Le nom d’Yvon Deschamps me fait toujours réagir de la même manière : « Pffff… lui… »

Et voici pourquoi (musique de flashback, puisque c’en est un!) :

On est en mille neuf cent quatre-vingt-quelque chose et je suis au début de ma vingtaine. Je travaille comme hôtesse/barmaid/caissière dans un restaurant assez spécial, situé très du Vieux port de Montréal, au nom évocateur : «Il était une fois». Pour ceux qui s’en souviennent, il était réputé pour son ambiance ancienne due au fait qu’il était dans une vieille gare qu’on avait gardée autant que possible dans son état original, et pour deux éléments particuliers de son menu : ses sodas à l’ancienne et ses hamburgers. Toujours plein sur l’heure du midi, et fréquenté à l’occasion par des visages connus. Dont Yvon Deschamps.

Ce jour-là il faisait, nous a-t-on dit, le tournage d’une publicité de voitures, et lui et son équipe étaient venus prendre leur lunch où je travaillais. C’était à la fin de l’été ou au début de l’automne, je ne me souviens plus très bien. Ce dont je me souviens, par contre, c’est qu’ils avaient demandé spécifiquement à manger sur la terrasse, située à l’arrière du restaurant et que mon patron n’avait pas prévu de l’ouvrir cette journée-là parce qu’il faisait un peu froid. Il a donc accepté de l’ouvrir pour eux mais il m’a demandé de me charger du service puisque les autres serveuses étaient toutes « dans le jus ». J’étais folle de joie, parce que j’avais une grande admiration pour Yvon Deschamps et parce que je me sentais honorée d’être sa serveuse attitrée.

Ma joie a duré… le temps de prendre sa commande et celle des gens qui étaient avec lui, et de la leur servir. J’ai eu beau être prévenante, souriante, attentive (n’ayant qu’une table à servir, c’était facile en plus), rien n’y a fait. Je n’ai récolté ni un regard, ni un sourire, ni un merci, c’est à peine s’il a daigné s’adresser à la serveuse (moi) pour donner sa commande… Quant au pourboire, inutile d’en parler, même pour l’époque ça faisait dur. L’humoriste arborait un air bête à faire pâlir de jalousie toutes les gorgones des légendes et rien de ce que j’ai fait ou aurait pu faire ne l’a déridé. Ils ont commandé, mangé et sont partis sans même passer par la caisse, ils ont simplement laissé l’argent avec la facture, sous un verre pour ne pas que le tout s’envole. Mon admiration pour lui a fondu comme neige au soleil cette journée-là. Depuis ce jour, quand je le vois à la télé, rire et sourire à qui mieux mieux, je ne peux pas m’empêcher de me demander quelle est la mesure de sa sincérité.

Ma mère m’avait dit à l’époque : « Peut-être qu’il passait une mauvaise journée? » Peut-être que oui. Mais était-ce à moi d’en faire les frais? Le seul résultat que ça aura eu, c’est qu’il a perdu une admiratrice, cette journée-là. Je ne l’ai plus jamais vu de la même manière, même si je n’étais pas la cause de sa mauvaise humeur, j’ai été tellement déçue de son attitude qu’il est devenu pour moi un humoriste plate. Et même aujourd’hui, quand on parle de lui comme le père de l’humour au Québec, j’en conviens. Je sais qu’il fait partie des grands qui ont donné à cette forme d’art ses lettres de noblesse. Un grand dans son métier, mais en personne… Pffff…