Avertissement : texte difficile. Coeurs sensibles, s’abstenir. 

Il a posé son premier geste abusif envers moi quand j’avais environ 5-6 ans, et le dernier autour de mes 12-13 ans. C’est ma mère qui a pris mon agresseur sur le fait. Les années qui se sont écoulées entre mes 13 ans et mes 22 ans, je les ai passées à croire que c’était MOI, la coupable… Cette honte qui ne me quittait pas, qui me collait à la peau comme une souillure permanente et cette colère contre mon agresseur, tout ça m’a empêchée de fonctionner normalement pendant longtemps – j’ai passé une éternité ensuite à avoir une pauvre estime de moi-même, un problème d’acceptation face aux autres, le tout sur fond de révolte. D’ailleurs… La révolte, elle fera toujours partie de ma personnalité, je pense. 

Je dois mentionner ici que les agressions que j’ai subies n’ont jamais pris la forme de relations complètes et que je n’ai jamais été obligée de « faire » quoi que ce soit à mon agresseur. Il s’est plutôt agi d’attouchements poussés sur ma personne, suffisamment éloquents pour mettre en péril mon intégrité physique.  Comprenne qui pourra, ou qui voudra.

Il n’en reste pas moins que tout ça a laissé des séquelles. Et à 22 ans, j’ai décidé qu’il fallait que je fasse quelque chose. Les dénonciations rétroactives n’étaient pas encore à la mode, à cette époque. Alors j’ai pris l’autre chemin, le plus difficile, le plus incompréhensible, mais assurément le plus libérateur. Je lui ai écrit pour lui dire tout l’impact que ses gestes ont eu dans ma vie, sur moi, sur ma façon d’être. Je lui ai décrit, en détail, toutes les difficultés auxquelles je devais faire face, avec lesquelles je devais composer à chaque jour, à chaque événement de ma vie, à chaque chum que je me faisais. Une longue lettre, de 3 ou 4 pages, sur des feuilles de cartables, écrites recto verso. Et à la toute fin, un dernier paragraphe : 

« Si je me suis donné la peine de t’écrire tout ça, c’est pour que tu  saches bien que ce que tu as fait a eu une portée grave sur ma vie. Et que certaines choses, je devrai moi-même les régler. Je veux que tu réalises la portée de ce que MOI je m’apprête à faire. Je veux que tu saches la valeur de ce que je m’apprête à te donner, parce que je te pardonne tout ça, (nom de mon agresseur). Je te pardonne parce que je n’ai plus envie de vivre encore des années de ma vie avec ce poison dans ma tête et dans mon cœur. »

Eh oui. Vous avez bien lu : j’ai choisi le pardon. Pas pour lui faire un cadeau, que non. Pour m’en faire un à moi. Parce qu’à l’instant où j’ai posté ma lettre, il y a comme un poids invisible qui s’est soulevé de mes épaules. Je respirais mieux. À partir de ce moment là, quand j’ai poussé le rocher qui m’empêchait d’avancer, j’ai commencé à gravir la montagne ce ma guérison. Je ne le cache pas, ça a été long et ardu.

Malgré tout, cette voie, je ne la conseillerai jamais à aucune victime d’abus sexuel; jamais je n’oserais dire : pardonne-lui. Impensable et inadmissible, quand ça vient de quelqu’un d’autre. Autant pour moi, cette voie a été LA voie de sortie qui s’est révélée efficace, autant je sais que pour une autre personne, ce que j’ai fait relève de l’hérésie pure. Et je l’admets. J’éprouve, à ce jour, envers les agresseurs des autres la même haine et la même révolte qu’avant d’avoir pardonné. Justement parce que je peux me mettre à la place des victimes et les comprendre. C’est un peu ambigu, comme position, mais ça fait partie de ce avec quoi je dois composer pour le reste de mes jours, face à la plaie sociale que sont les agressions sexuelles sur des enfants: l’ambiguïté de mes sentiments, face aux agresseurs de manière générale, et face au mien de manière plus précise. 

Je sais que quand il a reçu ma lettre, il a été des semaines à ne pas être tout à fait lui-même; c’est la personne avec qui il vivait qui me l’a dit.  Et c’est là que le pardon s’est révélé le plus efficace : essayez d’imaginer comment on peut se sentir quand on reçoit un cadeau sans prix qu’on sait très bien ne pas mériter.  La peine d’emprisonnement la plus efficace, c’est d’être forcé d’écouter sa conscience quand on sait ce qu’elle a à dire et qu’on ne veut pas l’entendre. Particulièrement quand cette dernière vient nous dire qu’on a irrémédiablement gâché une personne qu’on aime.  Car cet homme m’aimait. 

Aujourd’hui, cet homme, je le vois vivre. À quelle distance je le vois, je ne le dirai pas. Mais il a dû faire face à une grave maladie, il perd peu à peu son autonomie tout en conservant sa tête; la vie s’est chargée de lui faire porter sa croix, d’une autre façon. Je ne me poserai pas en juge en disant qu’il paie pour ça, mais une chose est certaine, sa vie n’est pas précisément un lit de roses. Et sincèrement, j’en suis désolée pour lui.  

En fin de compte, je sais que j’ai fait un choix incompréhensible. Mais je l’ai fait en fonction de MOI et c’était la meilleure chose à faire. Parce que la blessure a commencé à se refermer à partir de ce jour-là. Et la paix a fini par venir, elle aussi. Je le répète, ce n’est pas quelque chose que je conseillerais à qui que ce soit.  Mais souhaiter que cela vienne de l’intérieur, ça oui alors.  Pour moi, ça aura été plus efficace que n’importe quelle thérapie.