C’est ce que j’envisage de plus en plus. Parce que je me demande à quoi ça sert, d’être douée, quand on ne peut pas correctement se servir d’un tel don? La province sombre dans une assimilation linguistique si subtile qu’on ne s’en rend pas compte (et on prétend que ceux qui tirent la sonnette d’alarme crient au loup), nos jeunes écrivent au son parce que leurs enseignants ne connaissent pas suffisamment la langue qu’ils prétendent transmettre… et moi qui souhaite de toutes mes forces « importer » les mots d’une langue connue vers une langue aimée, la mienne, je n’y arrive tout simplement pas. Soit parce qu’un client tarde tellement à payer mes honoraires qu’il a fait sauter mon trimestre d’université (faute de paiement des frais de scolarité du précédent), soit parce qu’un autre client fait « examiner » mes textes par un réviseur parisien qui s’imagine qu’ici aussi, parking et pull-over sont acceptables pour stationnement et chandail; et du coup rejette tout mon travail du revers de la main sans me soumettre quelque correction que ce soit pour que je puisse voir les prétendues erreurs de traduction; ou encore, un cabinet de traduction prétendument sérieux me vire sans raison et me remplace par une personne qui ne sait même pas faire la différence entre une terminaison de conjugaison en -er et en -ez.

C’est pour ça qu’aujoud’hui, j’ai vraiment, mais vraiment très envie de tirer sur la plogue. Je n’ai même plus envie de tenter de chercher ailleurs un gagne-pain qui me permettrait de vivre de ce que j’aime tout en apportant ma modeste contribution au maintien du bon français dans les entreprises d’ici.  Parce que JE SAIS qu’on ne me prendra pas au sérieux, on ne l’a jamais fait. Combien de fois m’a-t-on dit par le passé : « Avec tes capacités, tu pourrais teeeellement faire mieux que du secrétariat… » À tous ceux-là je réponds : c’est de la foutaise, ce que vous dites. Parce que j’ai osé le croire, et j’ai tenté d’améliorer mon sort « avec mes capacités » justement et où en suis-je? Nulle part.

Alors je dis merde à tout cela. Je finirai très certainement mon certificat, puisque je l’ai commencé, mais ensuite… j’irai travailler dans une shop, à salaire moyen, job moyenne, vie moyenne, ennui au-dessus de la moyenne. Et je ferai semblant que je n’ai rien appris. J’ornerai mes phrases de sacres, d’anglicismes, de mauvaises tournures, pour ne pas me démarquer. Et tranquillement, sans m’en rendre compte, je m’assimilerai moi aussi. Du moins aurai-je un salaire pour ça…