Hier matin, 5h40 et 5h41.  Je suis dans mon bain, à faire des clapotis dans l’eau avec mes orteils, tout en tentant de mettre mon cerveau en mode fonction. Le téléphone sonne, une première fois, puis une deuxième. « Tiens, Époux-stoufflant qui appelle pour dire qu’il va faire du temps supplémentaire », pensai-je.  Je finis mes ablutions matinales, et vais prendre les messages, juste au cas où un improbable « je t’aime » se soit glissé dans le message, Époux-stoufflant étant plus fort sur les actions que sur les mots.

Ce n’était pas Époux-stoufflant.  C’était mon frère prodigue. Des larmes dans la voix, un message un peu brouillon, et un « je t’aime, rappelle-moi ce soir ». Il mentionne dans son message qu’il part travailler vers 6h15; il me reste 20 minutes pour le rappeler, ce que je fais immédiatement.  Au moment où il répond, c’est lui qui est dans le bain, je l’entends à l’écho et aussi aux bruits de fond. Je lui demande ce qui lui arrive, parce que son message m’a inquiétée – il me répond ce que je craignais : il a glissé, et il est tombé. 

La veille, un collègue de travail l’a invité à aller prendre une bière, et il a accepté. Bon, il n’est pas parti sur une balloune, il en a pris… 4 ou 5. Juste assez pour rentrer chez lui et avoir une impression d’échec. D’être déçu de lui. De reconnaître qu’il s’est oublié, suffisamment longtemps pour tomber. J’ai tenté de l’encourager, mais il n’a rien voulu entendre, ou plutôt, il a entendu, écouté et m’a répondu :

« Ça serait trop facile, de blâmer le gars qui m’a offert d’aller prendre une bière. Trop facile aussi de trouver des excuses extérieures; Nickie, je me suis oublié, là-dedans, pis c’est ma faute. Mais si j’avais gardé ça pour moi, ça aussi ça aurait été facile; je vis seul ici et personne ne l’aurait su.  Fallait que je le dise à quelqu’un, pis c’est toi. Juste ça. Une fois que je l’ai dit à quelqu’un, ça va mieux, je vais pouvoir me remettre sur la track. Là je vais aller travailler, faire mes 10 heures de grosse job de bras, me fatiguer d’applomb, pis je veux retourner passer quelque jours au centre*. J’m’en veux… »

* Le centre, c’est le centre de désintox où il est allé passé 10 mois, l’an dernier.

Je lui ai offert de prendre la petite, ce week-end, pour lui donner une chance d’y aller. Il a dit qu’il envisagerait l’option.  Je lui ai promis de penser à lui toute la journée, et je l’ai fait.  Après le travail, on avait un 5 à 7 où je me suis commandé un Virgin Ceasar; je sais que ça je change absolument rien pour lui, mais c’était une manière de me montrer solidaire de mon petit frère.  Je l’ai rappelé hier soir; il allait relativement bien dans les circonstances, avait sa journée dans le corps et dans la tête, et il était fatigué.  Rien de tel que le travail physique pour chasser les mauvaises idées, qu’il dit. 

Pourquoi le titre de ce billet? Parce qu’avant la thérapie intensive, JAMAIS je n’aurais été son premier choix, pour un appel du genre. Sa détresse, il m’en a vraiment fait cadeau. Et je ne l’en aime que davantage.

Ajout : quand on y pense, entre la démarche que j’ai entreprise ici et la sienne, la différence est minime…

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