juillet 2009


Flashback, 5e secondaire. Elle était nouvelle à l’école; complètement démunie aussi, et pour cause : sa famille venait d’arriver au pays, en provenance de la Suisse allemande, et se débrouillait tant bien que mal dans une langue étrangère… l’anglais. Beaucoup de familles comme la sienne immigraient dans notre région à cette époque, pour acheter une ferme et faire vivre leur famille. Mais la plupart parlaient le français. Pas elle.

Je la vois encore. Pas grosse, mais définitivement pas mince non plus, la démarche peu assurée, vêtements bon marché. À 16 ans, les filles jouent aux grandes, c’est connu : on tente le maquillage, la coiffure, on veut être à la mode. Celles dont les parents ne peuvent se permettre les marques se contentent de jeans et hauts qui les avantagent au mieux. Mais pas elle. Ses vêtements étaient quelconques et on aurait dit qu’elle portait ce qui sortait de son tiroir le matin, sans se poser de questions. Ses cheveux, aux boucles naturelles, étaient retenus par un cerceau pour dégager le visage, sans autre effort capillaire. Elle aurait pu être jolie, en y mettant l’effort, mais là n’était pas sa priorité. Elle tentait de son mieux d’obtenir des résultats scolaires acceptables dans une polyvalente francophone, elle qui n’en connaissait pas un traître mot. Pourtant, elle comprenait bien qu’on se moquait d’elle. Son manque d’assurance et la barrière linguistique faisaient en sorte qu’elle n’osait approcher personne. Elle était toujours toute seule.

Un jour, je me suis approchée d’elle. Je l’ai abordée en anglais, pour lui demander si elle voulait bien un peu de compagnie pour dîner. Et nous nous sommes assises ensemble à plusieurs reprises à la cafeteria au cours de cette année-là. J’ai tenté de l’intégrer au groupe d’amies que j’avais, mais… elles ne parlaient pas anglais. Et moi, j’étais partagée entre elles et… elle. Alors, j’alternais. Les midis que j’ai passés avec elle, je découvrais qu’elle aimait lire et dessiner. Qu’elle trouvait difficile d’aller à une école où elle ne comprenait même pas le professeur, mais, étrangement, elle arrivait quand même à faire ses journées. Et elle apprenait le français par immersion, difficilement.

Le système scolaire d’ici a toujours comporté de ces inepties, en guise de cours. En 5e secondaire, moi, après avoir suivi les options Dactylo et Art dramatique, j’avais choisi le seul autre cours optionnel qui restait qui n’avait rien à voir avec les sciences (parce qu’en sciences, j’étais nulle). Ce cours totalement inutile s’appelait « Personnalité ». En fait, il faisait surtout partie du curriculum du cours de secrétariat, mais il était offert aussi aux étudiantes du général qui, comme moi, avaient épuisé les cours optionnels intéressants. Astrid le suivait aussi, probablement sans savoir ce que c’était quand elle l’a choisi. Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que c’est probablement sur les sièges de cette classe que je me suis inconsciemment abonnée au club des Girlies — abonnement à vie, s’il en est un. Tout y est passé : comment il ne faut pas arriver au travail et se mettre à se maquiller – il est mieux vu de le faire chez soi, avant de partir (D’oh!); comment il faut savoir ce qui nous va bien en matière de couleurs et de coupes, au moyen de découpages dans un catalogue Sears et dans des revues et de collage dans un album; et l’art du maquillage (« Mesdemoiselles, veuillez apporter vos produits de maquillage au prochain cours, ce sera un cours pratique »). Le cours suivant, Astrid n’avait rien apporté, bien entendu. Laurence, la professeure, eut alors l’idée de se servir d’elle pour donner son cours. Elle la fit asseoir devant toute la classe et entreprit d’abord de peigner sa tignasse, avec effort, à cause des nœuds. Lui fit une tresse française. Passa au maquillage. Oh, tout léger, quand même, on ne maquille pas une fille de 15-16 ans comme une adulte qui se prépare à sortir dans un club. Un peu (à peine) d’ombre à paupières, un trait de crayon, mascara, fard à joues, rouge à lèvres léger. Le résultat fut spectaculaire. On s’apercevait tout à coup qu’elle pouvait être jolie. Mais Astrid, qui ne comprenait pas le français, ne savait pas ce qu’elle faisait là. Elle est ensuite retournée s’asseoir à son pupitre et quand la cloche annonçant la fin du cours a sonné, elle s’est précipitée aux toilettes. Le hasard a fait en sorte que j’ai eu besoin d’y aller aussi.

Je me souviendrai toujours de ce qui s’est passé. Elle était devant un miroir, sanglotant, pleurant à chaudes larmes, une serviette de papier mouillé à la main, et elle tentait du mieux qu’elle pouvait d’effacer de son visage les couleurs qu’on y avait mises. Elle avait défait sa tresse avec ses doigts et remis son cerceau, et elle s’affairait à se frotter le visage avec des plaintes d’animal blessé. J’ai compris beaucoup plus tard (des années, en fait) qu’elle avait cru qu’on s’était encore moquée d’elle. Qu’on avait fait exprès pour la placer devant la classe afin d’être humiliée devant les autres, à se faire tirer les cheveux et peinturer le visage. Une année de moqueries, ça vous bâtit des paradigmes solides. Et moi, devant l’intensité de sa crise, je n’ai pas su quoi dire, ni quoi faire.

Nous n’en avons pas parlé par la suite. Elle était blessée et je ne savais pas, à ce moment-là, quoi faire avec ça.

Puis sa photo parut dans l’album des finissants, avec la description qu’elle avait tenté de donner en français, qui avait l’air d’avoir été écrite par une enfant du primaire et qui lui valut encore des moqueries. Et après le secondaire, on n’entendit plus jamais parler d’elle. Mais j’ai souvent pensé à elle, depuis. Je pense à elle, et je me demande ce qu’elle est devenue. J’espère de tout mon cœur qu’elle a trouvé la paix. Elle l’aura payée chèrement, je pense.

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Et re-zut.

Confit d’intérêt n’est plus, Life a tiré la plogue de son blogue.

Et ça me fait réellement quelque chose, parce que, hormis le fait que ses billets étaient toujours superbement écrits, parfois baveux, parfois émouvants, parfois drôles mais toujours, toujours intelligents et que ça, c’est plutôt rare; son fichu sens du timing lorsqu’il pondait des billets introspectifs assez profonds a fait en sorte que plusieurs de ceux-ci ont porté leurs échos jusque chez moi, m’aidant à trouver des éléments de réponses à des réflexions que je me faisais moi-même sans les partager à personne.  C’est le genre de personne que j’aurais probablement eu plaisir à connaître IRL, l’occasion m’en eût-elle été offerte.

Bonne continuation, Life Saveur. Sail your seas and be happy. You’ll be missed by a lot.

Luv ya!

Mais je suis encore en vie. 

Bientôt sur vos moniteurs, un beau billet tout neuf!

You rock et « Tu roche (rush) », ça ne veut sacrément pas dire la même chose.

Cette semaine, j’en sais quelque chose… L’avantage, c’est que les journées passent vite. Très vite.